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Le quotidien d’Ampitatafika

vendredi 11 mars 2016 par Yves Césari

Comment vivent les habitants d’Ampitatafika, mais aussi ceux de toutes les villes et banlieues de Madagascar où les salaires ont remplacé l’économie traditionnelle ?
D’abord, il faut décrire ce qui est considéré comme la nourriture frugale mais convenable d’un travailleur malgache ; quotidiennement 300gr de riz, 100gr de légumineuses, 20gr d’huile, un œuf ou un petit poisson séché, une poignée de légumes pour le bouillon ou un petit oignon et une tomate pour le rougail, le dimanche, 50gr de bœuf pour le romazava, parfois un fruit, du piment, du sel et du charbon de bois pour la cuisson. Au marché ; tout ceci coûte environ 40 centimes d’euro ; en France, il faudrait compter un euro.

A 40 centimes par jour, il faut donc 12 euros par mois pour nourrir un adulte ; si 8 euros suffisent pour un enfant, une famille de trois enfants aura besoin de 48 euros par mois pour seulement la nourriture, soit deux salaires de 24 euros.

Effectivement, les salaires des personnels non qualifiés sont calculés sur cette base de 24 euros par mois, mais presque personne n’atteint ce salaire effectivement ; les femmes sont souvent sous-payées, les emplois sont saisonniers, les ouvriers du bâtiment ne sont pas payés les jours d’intempéries ; il n’y a ni congé payé, ni congé de maternité ni congé de maladie, ni indemnité de chômage.

Voici deux exemples bien documentés : les trois cuisinières de la cantines de l’école sont payées un euro et cinq centimes plus le repas par jour de classe, ce qui correspond à environ 24 euros par mois, mais sur l’année, cela fait pour chaque mois une moyenne de 17 euros. Autre exemple, sur un effectif total d’environ 65000 instituteurs de l’enseignement public, 38585 (60%) sont vacataires ; ils sont payés sur la base de 24 euros par mois pendant 9 mois et chômeurs sans indemnité pendant les vacances scolaires ; leur salaire mensuel effectif est donc de 18 euros.

Il faut donc reprendre les calculs ; pour notre exemple on arrive à 6 euros par mois, soit 20 centimes par jour et par enfant ; il faut aussi savoir que, si les familles ont trois enfants en moyenne, la majorité des enfants appartiennent à des familles de plus de trois enfants, et doivent se contenter de 15 centimes par jour. Alors le menu devient spartiate ; l’œuf et le poisson séché sont oubliés, ainsi que le romazava, le riz est souvent remplacé par du manioc ou du maïs.

Les conséquences de cette situation sont clairement décrites dans un rapport récent de la FAO sur l’alimentation de la population malgache ( www.fao.org/ag/agn/nutrition/mdg_fr.stm ). En voici deux extraits : « La pauvreté touche les deux tiers des malgaches. Associée aux catastrophes naturelles, à une baisse des disponibilités alimentaires et à un accès limité aux aliments, la pauvreté a pour conséquence une forte insécurité alimentaire des ménages. Les disponibilités alimentaires sont insuffisantes à couvrir les besoins énergétiques de la population dont plus d’un tiers est sous-alimentée. Quantitativement insuffisantes, les disponibilités alimentaires sont aussi insuffisamment diversifiées. » et « Les pratiques d’alimentation des enfants en bas âge sont plutôt favorables à leur santé. Cependant, la faible qualité de l’alimentation de complément, associée notamment à une forte prévalence de maladies infectieuses sans prise en charge sanitaire, est un déterminant important de la malnutrition. La prévalence du retard de croissance (malnutrition chronique) est très élevée parmi les enfants d’âge préscolaire. Elle touche la moitié des enfants malgaches. La prévalence de la maigreur (malnutrition aigue) est également forte. De plus, aucun recul important de la malnutrition n’a pu être observé depuis plus d’une décennie. La situation nutritionnelle des femmes en âge de procréer est tout aussi préoccupante. »

Notre calcul n’a pas pris en compte les autres besoins : santé, logement, vêtements … ; ils ne peuvent être satisfaits qu’au détriment de l’alimentation. L’organisation sociale prévoit cependant que les enfants doivent subvenir en partie à leurs besoins ; l’école s’achève donc à 14 heures afin que les enfants puissent travailler ensuite avec leurs parents ; s’ils sont nombreux à accompagner leurs parents paysans, artisans ou commerçants, d’autres, surtout en ville sont laissés à la rue pour exploiter les petites ressources qui sont souvent l’exploitation des ordures, la mendicité, le chapardage, et parfois le vol, les trafics ou la prostitution.

Pour mieux comprendre la situation des travailleurs malgaches, un aperçu historique s’impose. Jusqu’à la colonisation française, il n’existait, au moins à Antananarivo, aucun salarié ; tout le travail se faisait par corvée, réquisition ou servitude ; la colonie, ayant besoin de main-d’œuvre, dut inventer une méthode pour fixer les salaires ; avec la règle : « un salaire doit nourrir deux personne », la colonie a connu une certaine prospérité basée sur la pauvreté des travailleurs. En fait, presque tous les salariés cumulaient une autoconsommation alimentaire avec leur salaire ; par exemple le premier directeur de l’école normale d’instituteurs précise vers 1900 : « Cette situation d’instituteur est fort enviée, malgré la modicité du traitement, qui est de six cents francs par an pour les débuts ; mais les titulaires de ces traitements ont de petits besoins qu’ils peuvent largement contenter avec ces maigres subsides. En outre, le village leur fait don d’une rizière, ce qu’ils considèrent comme un précieux avantage. »

La situation des paysans n’est pas plus favorable ; la difficulté d’écouler la production, l’endettement, les intempéries, les incertitudes sur la propriété des terres et la surpopulation se cumulent pour réduire le revenu des paysans à une incertaine survie. Si les enfants des paysans peuvent aider leurs parents et apprendre le métier en travaillant, leur avenir n’est pas pour autant assuré puisque l’absence de formation professionnelle et le manque de terres cultivables leur promettent un destin pire que celui de leurs parents.

La pêche, la cueillette des fruits sauvages et la capture des oiseaux et petits mammifères qui apportent un complément alimentaire appréciable aux populations rurales, ont disparu d’Ampitatafika comme de toute la périphérie d’Antananarivo. De même, le petit élevage de cochons et de volailles n’a pas pu suivre l’augmentation de la population faute de place.

La solidarité des populations et l’organisation sociale traditionnelle ont assuré jusqu’ici la survie des habitants d’Ampitatafika malgré l’érosion des ressources ; le passage continu de la pauvreté à la misère d’une fraction croissante de la population n’est pas du à une quelconque crise politique ou économique mais bien à un déficit structurel. La pauvreté généralisée à Madagascar s’oppose à toute solution individuelle ; ceux qui sont partis chercher des saphirs n’ont trouvé que la misère et parfois l’horreur ; l’insularité empêche toute migration vers l’étranger.


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